vendredi 19 mars 2010

Une journée sur l’Oubangui

Résultat sportif : Espoir bat Flèche Noire par 3 buts à 0. Chose inhabituelle, le match suivant opposant les deux premiers du championnat, les matchs ont été placés sous surveillance militaire armée pour garantir la sécurité aux abords du stade municipal.Vendredi je suis parti avec le père Lucien et l’Inspecteur de l’enseignement primaire sur le fleuve à bord d’une pirogue à moteur. Couvert de crème solaire, j’ai cuit au soleil toute la journée. En demandant à l’inspecteur où nous nous rendions, il a répondu à Afrique du Sud. Je me suis dit que le trajet serait peut-être plus long que je ne le pensais. En réalité il s’agit du nom d’un petit village proche de Boyelle dans lequel nous avons distribué des kits scolaires, des tableaux et un ballon de foot tout neuf.Au retour, nous pensions arriver avant la nuit, mais à une heure de Bétou nous avons préféré nous arrêter avant la tempête et la laisser passer. Le vent a soufflé très fort sur Bétou, s’engouffrant par la fenêtre de mon bureau ouverte sous le coup des rafales, faisant s’envoler tous les papiers. La pluie est venue ensuite mouiller le tout. Heureusement, sur notre pirogue, nous n’avons pas été touchés. Nous sommes rentrés à la nuit, ne trouvant pas l’électricité. Il m’a fallu deux jours pour remettre en état mon bureau. Je n’ai rien perdu d’important.Découvertes culinaires : ces derniers jours j’ai mangé l’antilope, le porc-épic et l’iguane (ou varan du Nil), ainsi que des huitres. Samedi soir, nous avons apprécié une bonne fondue suisse. Ca change de l’habituel bouillon de poisson-manioc ou du poulet-banane plantain.

lundi 8 mars 2010

Courant

Voici trois semaines que je ne vous ai pas tenu au courant de mes activités. Le mois de février s’est achevé bien rapidement et voilà déjà une semaine du mois de mars qui s’est écoulée.
Après une grève des formateurs, leur retour au travail, de nombreuses discussions pour un matériel plus conséquent au centre d’apprentissage, les cours ont repris leur routine habituelle avec les éternels retards et absences prolongées. Nous avons enfin récupéré le véhicule permettant aux apprentis-mécaniciens d’effectuer leur pratique. J’ai renvoyé un élève pour vol, ainsi qu’une dizaine pour défaut de paiement des frais de scolarité. J’ai trouvé des places à la société pour le travail de nettoyage dominical à certains apprentis. D’autres ont travaillé à la réalisation de cent tableaux, payés par l’UNICEF à destination des écoles pour les déplacés. Bientôt un financement permettra la réalisation de cent dix tables-bancs pour les écoles ORA.
Vendredi dernier la société a procédé à des coupures de courant. Le générateur, en surchauffe, est mis à rude épreuve. Si jamais il lâche, nous n’aurons plus d’électricité tant à la société que pour la ville de Bétou. Un ventilateur souffle en permanence dessus. Malheureusement cette coupure a eu des conséquences inattendues. Le commissaire de l’immigration, profondément atteint par cette coupure brusque, a pris le temps de contrôler les papiers des salariés expatriés de la société. Résultat, deux formateurs camerounais du centre ont passé la journée en prison. Le premier, M. Gabriel, était un des arbitres du match. Le second, M. Fidelis, était le capitaine de mon équipe Flèche Noire. A une heure de la rencontre avec le premier du championnat, je perds mon capitaine. Score final six à zéro. C’était une défaite attendue, mais j’en garde un goût amer : nous aurions pu faire beaucoup mieux. La semaine dernière, nous avons battu l’équipe adverse trois à zéro. Nous atteignons donc la dernière place du classement, après la disqualification du précédent dernier.
Une nouvelle ONG a fait son apparition à Bétou : Acted. Les autres travaillent toujours autant. Cinq cents maisons sont en construction pour reloger les déplacés, mais beaucoup ont déjà quitté la ville car ils meurent de faim.
En cette journée internationale de la femme, la formatrice en couture a décidé qu’elle ne travaillerait pas aujourd’hui.

dimanche 14 février 2010

Bangui la coquette

Pascal, le frère du père Lucien, était en vacances pour deux semaines. Mardi nous sommes allés ensemble découvrir une rivière à bord de pirogues. Une fraîcheur confortable et des paysages fabuleusement différents nous ont accueillis.
Le soir nous avons partagé une raclette : formidable souvenir de Suisse. C’était l’occasion de discuter à nouveau des différences culturelles entre les pays occidentaux et les pays d’Afrique.
A la société, c’est une grève qui se prépare : les salariés souhaitent être payés. Depuis un mois certains n’accueillent plus les apprentis et n’assurent plus les cours. La situation est compliquée et je ne suis pas assuré, à l’opposé du père Lucien, qu’elle va s’arranger tout de suite.
Mercredi, nous prenons le véhicule, direction la République Centrafricaine. En effet le voyage est plus rapide pour rejoindre Paris, puis la Suisse, via l’aéroport de Bangui. Sur la route, ce sont les contrôles policiers et douaniers qui nous ralentissent, mais nous arrivons sans trop de difficultés jusqu’à la capitale. Nous logeons, le père Lucien, son frère et moi, à la maison St Charles. Le lendemain nous visitons Bangui la coquette, son commissariat, ses voleurs, ses policiers stricts sur le port de la ceinture de sécurité… Pas une seconde nous ne laissons le véhicule sans surveillance. Heureusement, une enquête a permis de retrouver une partie des effets dérobés dans le véhicule deux semaines plus tôt, lorsque le père était allé chercher son frère. Nous allons jusqu’à St Paul des rapides, mais je n’ai pas pris mon appareil photo. Le coucher de soleil sur l’Oubangui et les collines environnantes est magnifique et ne restera qu’un souvenir.
Vendredi nous effectuons quelques courses avant de retrouver le DAF, Directeur Administratif et Financier, de la société. Avec lui nous faisons le voyage retour jusqu’à Bétou en seulement 6 heures de route (dont une heure et demi de formalités diverses). Dans la voiture, un Suisse, un Camerounais, une Centrafricaine et un Français : quel mélange ! En notre absence, la pluie est fortement tombée. Nous entrons dans la petite saison des pluies. Après un mois et demi de chaleur sèche et étouffante, je respire enfin.
En cette St Valentin, je prie pour le bonheur de tous les amoureux.

dimanche 7 février 2010

Journée type

Il est 21heures - le soleil est couché depuis trois heures déjà -, je me mets au lit. Les bruits des scies et des troncs qui chutent, mêlés aux sons saturés du bar « chez Anicet », ponctués de chants de louange d’églises évangéliques très actives me parviennent aux oreilles pendant que je plonge dans des lectures distrayantes. Une heure plus tard, la sonnerie de fin du travail résonne, l’électricité est momentanément coupée et plonge la ville de Bétou dans un silence quasi parfait, trop court… Moins d’une minute s’écoule et le deuxième générateur est mis en route pour la nuit. La musique reprend et ne s’épuisera qu’aux environs de minuit. La chaleur est toujours présente, je me retourne déjà dans mes draps. Je sens encore une fois que la nuit sera courte. Heureusement la saison sèche s’est installée : les températures n’ont pas beaucoup varié, mais la pluie ne tombera pas, fracassante, sur le toit en tôle.
Le chant des coqs - si l’on peut appeler cela un chant - réveille la ville à cinq heures. Le soleil se lève doucement et redonne des couleurs au paysage. Les chants de prière - plus agréables ceux-là - accompagnent doucement mon réveil. Un demi-seau d’eau sur la tête en guise de toilette, un bol de chocolat chaud, un comprimé antipaludéen avec un mélange d’huile et de sucre - comment appeler autrement cette pâte à tartiner avec moins de 3% de cacao et de noisettes - sur un morceau de pain constituent mon petit déjeuner. Brossage de dents réglementaire : je viens de finir mon premier tube de dentifrice et j’entame le « Colgate » que j’ai acheté la veille chez les Mauritaniens. Je saute sur mon vélo - un VTT noir que beaucoup envient ici - et je rejoins le Centre d’Apprentissage pour une nouvelle journée de travail. A la routine des cours de français s’ajoutent la visite quasi-quotidienne de l’atelier, des formateurs et du directeur, les rendez-vous prévus ou imprévus avec toutes sortes de personnes qui ont toujours quelque chose à demander. Je reçois rarement de bonnes nouvelles. Un apprenti demande un congé pour enterrer son frère mordu par un serpent, un autre apprenti se rend à l’hôpital car il a reçu une clé sur la tête, les menuisiers ont encore fabriqué 5 cercueils aujourd’hui, quand ce ne sont pas des démissions, des absences prolongées, des frais de scolarité non réglés ou des problèmes de bagarres entre élèves. Parfois, au milieu de ce brouhaha de difficultés, un espoir se fait jour : nous fêtons le mariage de notre formateur en Hôtellerie-Restauration, une des couturière à mis au monde un beau bébé - au joli prénom de Françoise -, un ministre vient rendre visite à la ville et distribue du matériel et de l’argent, je déguste, au restaurant, un morceau de saucisson apporté de Suisse par le frère du père Lucien et Patricia retrouve le sourire en aménageant son nouveau salon.
Il y a quatre mois j’arrivai à Bétou, sous la pluie, après dix heures de route sur une piste boueuse. Aujourd’hui j’ai fait un peu le tour de la ville et je découvre encore chaque jour des choses surprenantes, je fais d’autres rencontres - comme avec cet anesthésiste de MSF qui me demande des livres sur les pygmées ou cet homme dont la femme vient de le quitter pour aller accoucher à Impfondo de son deuxième enfant, un garçon, et qui vient pleurer dans mon bureau, soulagé d’avoir trouvé une oreille attentive.
Dans les rues je suis toujours « le blanc », mais parfois, au détour d’une palissade, je suis accueilli par un grand sourire, par des « Bonjour monsieur François» ou « Bonjour Directeur ». Je suis un peu chez moi. Je vis ici. Il est difficile ici de se projeter au-delà des deux semaines à venir. Et pourtant, il faudra bien que je rentre un jour. Est-ce que j’aurai changé ? Bien plus et bien moins que je ne le crois. Je serai toujours François-Charles, la trentaine, quelques kilos de moins et une expérience de la vie africaine. Mais j’aurai surtout cette petite pensée dans mon cœur pour tous ces gens, ces jeunes, que je côtoie et qui continueront à vivre leur vie, ici, à Bétou, au bord de l’Oubangui. Je n’ai qu’un petit cœur, mais il est rempli de compassion et surtout d’amour.
J’en profite pour remercier ceux et celles qui me soutiennent dans cette aventure.

samedi 6 février 2010

Bétou, 4 mois

Déjà quatre mois que je suis arrivé à Bétou ! Notre équipe de foot n’est toujours pas performante : le dernier match s’est conclu sur un score de 5 buts à 2 et nous nous sommes payés le luxe de rater un penalty !
Cette semaine se sont déroulées les compositions de fin de premier trimestre avec un mois de retard. Je râle en permanence contre les élèves qui continuent à ne pas payer leurs frais de scolarité et contre ceux qui s’absentent trop souvent.
La chaleur est accablante et tout le monde s’en plaint. Le niveau du fleuve est descendu très vite. La nuit, la température ne descend pas en dessous de 27 °C. Difficile de se reposer convenablement dans ces conditions. Les journées sont longues, le travail pénible. Ces derniers jours, il s’agissait de convaincre les formateurs de la société de continuer la formation auprès des apprentis, de régler la deuxième histoire de vol à l’atelier depuis le début de l’année ou de réclamer l’argent nécessaire au fonctionnement du centre (en d’autres termes: nécessaire au paiement des salaires des professeurs).
J’ai accompagné les journalistes de la Raï pendant une journée sur leurs lieux de tournages avant qu’ils ne repartent pour Rome, via Bangui, puis Paris. Nous avons tous été invités chez Paolo pour partager des pizzas. J’étais le seul Français au milieu de sept Italiens !
Le père Lucien et son frère devraient rentrer lundi de leurs vacances. Nous devrions partir mercredi pour l’aéroport de Bangui. Il est prévu de faire quelques achats car les produits sont moins chers dans la capitale centrafricaine. Quelques jours de repos devraient me faire le plus grand bien : j’ai besoin de me changer les idées…

samedi 23 janvier 2010

Victoire

Résultats sportifs : Flèche Noire obtient sa première victoire, 1 - 0, face à une équipe nettement plus faible. Il reste encore deux matchs allers, d’ici la mi-février, puis nous entamerons les matchs retours. Mon objectif est de finir troisième du championnat ; ce dernier compte huit équipes. Cette semaine, une équipe de télévision de la Raï - chaîne italienne - est arrivée pour réaliser un reportage sur la société Likouala Timber. Ils sont là pour quinze jours et s’intéressent également aux activités sociales de l’entreprise : le Centre d’apprentissage, le Centre des malnutris, les écoles pour les pygmées ou encore l’hôpital feront l’objet de quelques images. Le Centre s’agrandit : le logement de Patricia, d’Hornella et Divine est trop petit. Les menuisiers s’activent pour construire une extension. Quelques jours devraient suffire.

mardi 12 janvier 2010

Thierry, le baliseur

De retour à Bétou après une semaine de vacances, je retrouve Thierry, capitaine du BOMASSA, un bateau-baliseur. Il passe deux jours amarré au pied du Centre d’Apprentissage et nous invite, le père Lucien et moi, à dîner à bord. Sa cabine, un véritable appartement avec cuisine, chambre, salle de bain et une salle à manger-salon où j’apprécie la climatisation. La télévision est allumée sur France 24 ou TV5 Monde tandis que nous prenons un apéritif. Thierry nous raconte sa malheureuse aventure : il a été arraisonné par des rebelles de RDC qui l’ont emmené auprès du chef de village, autoproclamé général. Sa vie a été menacée et sa cabine pillée. Les pirates improvisés étaient à la recherche d’armes, d’argent et de nourriture. Ils ont pris également les portables et l’alcool. Il nous apprend que dorénavant, pour franchir ces dizaines de kilomètres de rivière dangereux, il paye une escorte militaire qui n’a pas hésité à ouvrir le feu sur d’autres jeunes avides de violence, complètement drogués et galvanisés par leurs chefs. Les populations continuent de fuir cette région de l’équateur trop longtemps ignorée. A Bétou les ONG s’organisent pour accueillir ces populations : le PAM distribue des vivres par camions entiers venus de Bangui - ils ne comprennent pas le pillage qui a suivi la mort accidentelle d’un jeune enfant écrasé par l’un de leur camion, en réalité le chef du village a sauvé la vie du chauffeur en permettant aux villageois de se dédommager sur place - MDA poursuit son action et MSF a envoyé toute une équipe de « blancs », médecins et infirmiers, venus organiser les soins à l’hôpital de Bétou qui ne désemplit pas. A la société, on fabrique trois cercueils par semaine et beaucoup ont de petites dimensions. La malnutrition affaiblit et la maladie terrasse. Les noyades sont fréquentes.
Loin de ces considérations, mon travail au Centre d’Apprentissage a repris. Je donne 5 à 6 heures de cours de Français par semaine et continue à assumer les fonctions de directeur adjoint, coordinateur des emplois du temps et comptable du restaurant d’application. Le Centre des malnutris accueille environ 50 enfants. Les mères écoutent attentivement les conseils nutritionnels et d’hygiène prodigués par Mme Béatrice. En nettoyant le local pharmacie avec le gardien, c’est une dizaine de cafards que j’expulse et un scorpion dont nous abrégeons la vie : j’ai eu un mouvement de recul lorsque je l’ai aperçu. Le râteau du jardinier montre des signes de faiblesse, je le porte à Yves, formateur en Soudure. Le jardinier retrouve le sourire, dans son jardin les criquets ont fuit face à l’insecticide et les cendres des déchets de bois brûlés à la société font un bon engrais pour ses légumes.
Enfin une note d’espoir, mon équipe de Football, Flèche Noire, a fait match nul ce samedi, 3-3 : un score encourageant. Les joueurs sont rentrés avec le sourire.