dimanche 7 février 2010

Journée type

Il est 21heures - le soleil est couché depuis trois heures déjà -, je me mets au lit. Les bruits des scies et des troncs qui chutent, mêlés aux sons saturés du bar « chez Anicet », ponctués de chants de louange d’églises évangéliques très actives me parviennent aux oreilles pendant que je plonge dans des lectures distrayantes. Une heure plus tard, la sonnerie de fin du travail résonne, l’électricité est momentanément coupée et plonge la ville de Bétou dans un silence quasi parfait, trop court… Moins d’une minute s’écoule et le deuxième générateur est mis en route pour la nuit. La musique reprend et ne s’épuisera qu’aux environs de minuit. La chaleur est toujours présente, je me retourne déjà dans mes draps. Je sens encore une fois que la nuit sera courte. Heureusement la saison sèche s’est installée : les températures n’ont pas beaucoup varié, mais la pluie ne tombera pas, fracassante, sur le toit en tôle.
Le chant des coqs - si l’on peut appeler cela un chant - réveille la ville à cinq heures. Le soleil se lève doucement et redonne des couleurs au paysage. Les chants de prière - plus agréables ceux-là - accompagnent doucement mon réveil. Un demi-seau d’eau sur la tête en guise de toilette, un bol de chocolat chaud, un comprimé antipaludéen avec un mélange d’huile et de sucre - comment appeler autrement cette pâte à tartiner avec moins de 3% de cacao et de noisettes - sur un morceau de pain constituent mon petit déjeuner. Brossage de dents réglementaire : je viens de finir mon premier tube de dentifrice et j’entame le « Colgate » que j’ai acheté la veille chez les Mauritaniens. Je saute sur mon vélo - un VTT noir que beaucoup envient ici - et je rejoins le Centre d’Apprentissage pour une nouvelle journée de travail. A la routine des cours de français s’ajoutent la visite quasi-quotidienne de l’atelier, des formateurs et du directeur, les rendez-vous prévus ou imprévus avec toutes sortes de personnes qui ont toujours quelque chose à demander. Je reçois rarement de bonnes nouvelles. Un apprenti demande un congé pour enterrer son frère mordu par un serpent, un autre apprenti se rend à l’hôpital car il a reçu une clé sur la tête, les menuisiers ont encore fabriqué 5 cercueils aujourd’hui, quand ce ne sont pas des démissions, des absences prolongées, des frais de scolarité non réglés ou des problèmes de bagarres entre élèves. Parfois, au milieu de ce brouhaha de difficultés, un espoir se fait jour : nous fêtons le mariage de notre formateur en Hôtellerie-Restauration, une des couturière à mis au monde un beau bébé - au joli prénom de Françoise -, un ministre vient rendre visite à la ville et distribue du matériel et de l’argent, je déguste, au restaurant, un morceau de saucisson apporté de Suisse par le frère du père Lucien et Patricia retrouve le sourire en aménageant son nouveau salon.
Il y a quatre mois j’arrivai à Bétou, sous la pluie, après dix heures de route sur une piste boueuse. Aujourd’hui j’ai fait un peu le tour de la ville et je découvre encore chaque jour des choses surprenantes, je fais d’autres rencontres - comme avec cet anesthésiste de MSF qui me demande des livres sur les pygmées ou cet homme dont la femme vient de le quitter pour aller accoucher à Impfondo de son deuxième enfant, un garçon, et qui vient pleurer dans mon bureau, soulagé d’avoir trouvé une oreille attentive.
Dans les rues je suis toujours « le blanc », mais parfois, au détour d’une palissade, je suis accueilli par un grand sourire, par des « Bonjour monsieur François» ou « Bonjour Directeur ». Je suis un peu chez moi. Je vis ici. Il est difficile ici de se projeter au-delà des deux semaines à venir. Et pourtant, il faudra bien que je rentre un jour. Est-ce que j’aurai changé ? Bien plus et bien moins que je ne le crois. Je serai toujours François-Charles, la trentaine, quelques kilos de moins et une expérience de la vie africaine. Mais j’aurai surtout cette petite pensée dans mon cœur pour tous ces gens, ces jeunes, que je côtoie et qui continueront à vivre leur vie, ici, à Bétou, au bord de l’Oubangui. Je n’ai qu’un petit cœur, mais il est rempli de compassion et surtout d’amour.
J’en profite pour remercier ceux et celles qui me soutiennent dans cette aventure.

1 commentaire:

  1. Merci François-Charles pour ces beaux témoignages... et bon courage pour la suite de ta mission !
    Emeline, à İstanbul (où la coopération prend un tout autre visage que celui de l'Afrique !)

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